Pour préparer l’interview j’ai écumé les magasins de bandes dessinées à la recherche des “Terres Creuses” et je les ai finalement trouvées sur les rayonnages de la bibliothèque municipale, je pensais ainsi en savoir plus sur vous
Ce sont trois ouvrages que j’ai publiés, pour le premier, avec mon frère François il y a 46 ans, autant dire une éternité, certes à l’époque j’avais déjà construit ma maison Oréjona, mais non ces ouvrages n’ont pas de lien direct avec ce pour quoi je milite aujourd’hui.
Vous vous revendiquez comme un architecte utopiste
Sur ma carte de visite c’est marqué comme ça “Architecte utopiste”, Je construis, je réalise plein de choses et je travaille aussi dans la projection d’un futur qui serait bénéfique. Le dernier livre que j’ai publié s’appelle « Un monde désirable » dans lequel je m’inspire des systèmes biologiques pour développer des solutions innovantes aux défis architecturaux et écologiques actuels offrant une vision biomimétique appliquée à l’architecture et à l’urbanisme.
Vous êtes persuadé qu’un jour ou l’autre on va tous se prendre un parpaing
Tous mes ouvrages montrent ce à quoi pourrait ressembler la planète si on décidait de préserver le vivant, d’aller vers tout ce qui est l’environnement, le développement durable, la qualité de la vie, plutôt que des gadgets destructifs comme l’IA et autres technologies. Si c’est pour continuer à prolonger ça de manière infinie, il y a un moment où la destruction que nous organisons va être bien plus importante que notre possibilité de survie, tout dépend si nous continuons à nous développer comme une espèce envahissante et destructrice de l’environnement.
Cela va être compliqué d’inverser la vapeur
Si l’objectif est de commencer à être en phase avec la planète, alors à ce moment-là, il faut commencer à prendre les choses autrement. On est une espèce envahissante qui crée des dommages irréversibles dans notre environnement, on détruit la biodiversité, la qualité de l’air, le réchauffement climatique. Tous les dégâts que nous réalisons sont considérables et cela met complètement en péril notre civilisation. Je pense que nous devons certainement diminuer le nombre de notre présence sur Terre, donc commencer à être dans une décroissance à tout point de vue.
Une décroissance démographique aussi
Ah, bien entendu.
Je peux vous poser une question perso, vous avez combien d’enfants
Cinq.
Cinq
Cinq. Absolument, absolument c’est la partie de mes contradictions. Surtout que je les ai faits à un âge où je ne pensais pas tout à fait la même chose, je n’avais pas conscience de l’importance de ce problème.
Maintenant vous seriez moins prolifique
Certainement, je me comporterais de manière plus raisonnable.
Dans quelle mesure la construction participe à la gabegie écologique
Elle est un facteur prépondérant. La manière dont on organise nos villes, nos cités, les matériaux que nous utilisons, les routes etc… Tout cela fait partie d’un vaste système qui a un impact considérable sur l’environnement. Le béton est le premier matériau que l’on utilise, c’est le deuxième responsable au monde des gaz à effet de serre, il produit énormément de CO2 qu’on n’arrive pas à gérer. En plus, on utilise du sable qui vient du bord de mer pour pouvoir faire ce béton, les dommages planétaires sont invraisemblables.
Il faut mettre le biomimétisme sur le devant
Les technologies existent, elles sont portées on ne les utilise pas. Les coquillages sont des “bio-bétons” magnifiques. Le coquillage est construit de manière « bottom-up » (du bas vers le haut) par biominéralisation. Le mollusque extrait le calcaire directement de l’eau de mer et l’assemble molécule par molécule, à température ambiante et sans polluer l’environnement, sans détruire quoi que ce soit, sans haute température, sans pression, sans usine, et cerise sur le gâteau, il absorbe le CO2 au lieu d’en produire.
La nature se rebelle déjà parce que c’est le sable des rivières qui devient une denrée rare
Il y a tellement d’autres sujets qui vont créer l’effondrement que l’on ne va pas pouvoir éviter, et surtout Il va y avoir évidemment une crise financière gigantesque qui va faire que l’argent va s’écrouler à un certain moment puisqu’il est bâti sur une illusion. C’est l’ensemble des procédés qu’on a mis en place pour pouvoir créer une société soi-disant d’abondance mais qui vit sur une dette qui ne fait que s’accumuler, nous vivons à crédit sur une année à partir du mois d’août, et ce crédit ne fait que remonter de plus en plus.
On est passé de la sobriété heureuse de Pierre Rabhi à de la frugalité heureuse de Philippe Madec, Alain Bornarel et Dominique Gauzin-Müller
Dès le moment où Pierre Rabhi a lancé ce mouvement, j’ai tout de suite adhéré, parce que c’est la logique même, il faut commencer à entrevoir les choses autrement que dans cette idée d’une croissance infinie. Dans un monde où nos ressources sont absolument finies et dont la sublimité n’est absolument pas possible de la manière dont nous avons engagé les choses,il n’y a pas d’autre solution que d’arriver à créer un monde beaucoup plus soutenable
Vous, en tant qu’architecte, il y a longtemps que vous avez cette fibre écolo
En 1975 j’ai conçu, réalisé et habité la première maison écologique autonome en Belgique. J’y ai vécu pendant une dizaine d’années avec les ressources environnementales.
C’était au moment du mouvement hippie
J’étais dans le mouvement hollandais-américain des autoconstructeurs, c’était le retour à la nature, le démarrage de l’écologie. C’est ce que j’ai fait en sortant de l’école, ça a fait partie de ma démarche dès le départ de chercher des alternatives à une société qui s’envolait vers une consommation complètement ridicule.
Vous étiez un mec normal quand même, vous étiez quand même un architecte
Oui, c’est ça , tout à fait, mon travail principal était quand même de construire des maisons et d’autres bâtiments pour les gens, pour la communauté. Je suis architecte urbaniste.
Bon ceci-dit faire une cabane dans un champ avec 3 ou 4 palettes c’est assez facile, elle est toujours debout
Ce n’était pas du tout ça. La maison Orejona n’était pas du tout une cabane. Elle est posée sur des fondations formant une cave destinée au stockage de l’énergie et présente, hors sol, une structure triangulaire en bois. Cette forme offre de grands pans de toiture inclinés à 60°, dont l’orientation, pour l’un côté sud, est la plus adéquate pour recevoir des panneaux capteurs d’énergie solaire. Au milieu de ceux-ci est sertie une petite serre en forme de diamant, abritant des plantes d’intérieur. Des tuiles de cèdre rouge couvrent la face nord de cette toiture qui s’ouvre par le volume triangulaire de l’entrée. Les pignons accueillent l’excroissance d’une salle d’eau d’un côté, et de l’autre, celle d’une loggia vitrée qui prolonge la chambre de l’étage vers la forêt. Dans la cave est placée une cuve d’eau de 100.000 litres, isolée et servant au stockage inter-saisonnier. L’eau chauffée pendant toute l’année accumule les calories jusqu’à atteindre 70 degrés. Le chauffage repose donc principalement sur l’ensoleillement. Ce que le soleil ne peut fournir, le poêle à bois y pourvoit. L’électricité est créée par une éolienne produisant un courant continu de 2 kW qui est stocké dans des batteries situées à la cave avec 40 m2 de capteur solaire, une petite serre en forme de diamant. C’était un travail excessivement propre.
Est-ce que c’est sympa d’être architecte en Belgique, les fonctionnaires belges sont plus cools que les Français, quoique qu’entre les flamands et les wallons ça doit pas être coton non plus
Ce n’est pas très différent. J’ai aussi construit en France. La très grosse différence, c’est qu’en Belgique, il faut toujours un architecte. Quoi qu’on construise en France, dès qu’on est en dessous de 170 m2, on peut se passer d’un architecte, donc la qualité du bâti des petites maisons récentes est souvent d’une moindre qualité que ce qu’on peut avoir en principe chez nous.
Et vous êtes optimiste parce que là, vous avez 80 ans, vous espérez voir un monde qui aura pris conscience.
Je n’aime pas le terme optimiste ou pessimiste, ce sont des préjugés qui n’ont pas lieu d’être. C’est pas intéressant, sauf que je préfère passer une soirée avec des gens optimistes que des gens pessimistes. La question n’est pas là, la question est de savoir vers quoi on veut aller. Moi, j’ai pris le parti d’essayer de développer le plus possible des alternatives pour que la catastrophe qui ne va pas manquer d’arriver, on puisse avoir, on puisse trouver des relais, des manières de rebondir une fois qu’elle sera là. Je cherche surtout à mettre en place des modèles qui pourront être utilisés quand on n’aura plus d’énergie, quand on sera vraiment dans une très grande difficulté. Je préfère faire ça que de contribuer à aller de plus en plus vite vers le mur, vers une catastrophe.

Crédit photo du portrait de Luc Schuitten avant retouches sur Photoshop : A.C.Labrique / L’image finale est une interprétation personnelle