Vous auriez été surfeur on vous aurait admiré sur les plus grands spots vu votre facilité à prendre les bonnes vagues, mais c’est sur la terre ferme des zones industrielles et commerciales que vous avez navigué toute votre vie et même là vous avez tracé votre sillage avec une facilité déconcertante
Facile pour vous mais laborieuse pour moi, dans la métaphore maritime je dirai que j’ai bien senti les éléments et les courants qui se présentaient, j’ai surtout eu la chance de rencontrer un bon capitaine de la finance qui m’a bien aidé à border mes voiles.
Ce n’est pas le seul marin que vous avez côtoyé parce que les premiers skippers sont devenus de grands amiraux
Quand mon père est décédé, j’ai repris son entreprise de textiles techniques à 25 ans, un jour le téléphone sonne et c’est Paul Dubrule et Gérard Pélisson qui voulaient m’acheter des rideaux pour leurs Novotel. Plus tard après avoir construit un Décathlon à Nantes, Gérard Mulliez me demande au téléphone comme un service d’aller chercher son vélo à la gare de Nantes pour qu’il puisse faire une randonnée avec ses copains dans le Muscadet, 3 jours après il me demande de le lui réexpédier par le train pour Lille. Une semaine après, il me rappelle pour me remercier et il me dit que quelqu’un du siège va m’appeler, effectivement les responsables nationaux de Décathlon et Kiabi me proposent de construire pour eux de nombreux magasins.
Le textile c’était à Lyon mais c’est à Rennes sur vos terres que vous devenez promoteur
Je n’aimais pas spécialement pas le monde du textile et j’ai cédé rapidement mon entreprise, j’ai eu la chance de pouvoir rentrer chez Point P comme cadre chargé du développement commercial, mon rôle était de trouver des emplacements, de viabiliser les terrains et de construire des bâtiments, mais dès le départ l’enseigne me demande de trouver également des investisseurs parce que le groupe ne voulait pas investir en nom propre, c’est une caractéristique des grands groupes cotés en bourse de dissocier l’exploitation commerciale du foncier. Au début je trouvais facilement des emplacements mais ne connaissant personne dans la finance je ne pouvais pas concrétiser mes affaires.
La chance sourit aux audacieux, et la vague fendue par ce capitaine de bord est devenue une grosse houle
Le courant, électrique cette fois-ci, est très bien passé entre nous, on était sur la même longueur d’onde et on travaillait en toute confiance, lui avait toute l’intelligence financière et moi le flair des affaires, c’était une période incroyable parfois je décrochai deux nouveaux projets de locaux professionnels par semaine, on était même obligé d’en refuser certains.
Pour démarrer votre entreprise vous avez fait des sacrifices personnels et vous séparer de votre belle anglaise
Ma belle anglaise était une voiture, ma femme est toujours mon associée et Page est un anagramme familial. Effectivement j’ai vendu ma vieille Jaguar pour m’acheter une R5 de société et j’ai commencé à sillonner le grand ouest, on a construit à Rennes, à St-Brieuc, à Avranches, à St-Malo, à Brest, à Pontivy et bien d’autres villes aujourd’hui nous avons de nombreux sites.
Votre mentor est parti naviguer sur d’autres mers
Oui au bout d’une dizaine d’années il a préféré se consacrer entièrement à ses projets immobiliers et comme nos enfants respectifs ne se sont pas mariés entre eux on a pris chacun notre bord tout en restant de très bons amis, grâce à lui j’avais acquis à la fois des moyens personnels et surtout une partie de ses connaissances financières, aujourd’hui mon fils aîné m’a rejoint et je pense que dans peu de temps je lui céderai la présidence.
Peu de temps comparé à ce que vit un olivier qui est le logo de votre entreprise
Certains spécimens peuvent vivre 1000 ans mais en ce qui me concerne peu de temps c’est un an ou deux.
Le temps fait son oeuvre et votre fils ne vivra pas la même aventure, d’ailleurs vous êtes déjà confronté à ce changement de paradigme qui touche la gestion des territoires
La gestion des territoires avec la loi ZAN mais aussi la gestion des normes administratives qui se tissent de plus en plus et aussi la gestion des modes de consommations qui touchent beaucoup de nos clients, les surfaces commerciales se rétrécissent et seules les enseignes professionnelles de négoce restent stables et s’inscrivent dans la durée.
A force de construire vous êtes presque devenu architecte mais c’est sans doute l’urbanisme qui vous titille le plus
Je ne suis jamais vu dans le costume d’un architecte, en revanche c’est vrai qu’au fil du temps j’ai acquis beaucoup d’intuitions dans l’analyse des espaces urbains.
Aujourd’hui les champs de patates à urbaniser ça n’existe plus
Non effectivement, les cultures agricoles restent aux agriculteurs et c’est tant mieux, comme dans les villes les zones péri urbaines doivent se reconstruire sur elles mêmes, il faut voir dans l’existant des usages nouveaux, l’avantage c’est que bien souvent on peut encore détruire pour reconstruire mais cela ne va peut-être pas durer.
Au début de notre entretien on a parlé de navigation, je finirai par la chasse. J’ai l’impression que vous tenez beaucoup de l’épagneul breton, vous n’avez pas eu votre pareil pour débusquer le bon gibier dans les tas de ronces et en plus vous êtes sympa comme lui, ce qui est assez rare dans le monde de la construction où les roquets aboient
J’ai toujours pris soin d’être aimable avec mes interlocuteurs qu’ils soient techniques, financiers, administratifs ou politiques, je cherche toujours à arriver à mes fins en douceur, alors peut-être que certains de mes concurrents ont gardé une dent contre moi, mais je n’ai pas fait exprès, j’ai été passionné par mon métier et ce qui me fait encore plus plaisir c’est que mes fils en ont hérité.