Quand on consulte votre site internet on a l’impression que la période de la covid a été un tournant dans votre manière d’aborder votre métier

Un architecte est avant tout un acteur social qui se doit d’examiner la société. Curieusement cette période est un événement que l’on a très vite oublié alors qu’elle a provoqué des fractures conséquentes dans le domaine de l’immobilier. Aujourd’hui tous les acteurs de l’immobilier tertiaire sont un peu paumés pour savoir comment on dessine, comment on propose des bâtiments de bureaux pour accueillir des gens qui ne veulent plus aller travailler dans ce genre de bâtiments de conception ancienne qui n’offrent pas d’espaces extérieurs, qui sont climatisés et cela de 8h à 18h. Le télétravail a aussi beaucoup augmenté.

Le tertiaire est une part non négligeable de votre fond de commerce, récemment vous avez conçu “Pulse” le siège des Jeux Olympiques 2024, 30000 mètres carrés de bureaux c’est pas rien quand même

Effectivement c’est un bâtiment ou le bois a une part prépondérante soit 30000 mètres carrés avec un système constructif planchers, poutres et dalles en bois et qui baigne dans la lumière avec des équipements très novateurs comme un potager de 500 mètres carrés sur le toit et qui fait la part belle au réemploi, en somme une construction démonstrative d’une économie circulaire à grande échelle mais malgré tout on voit bien que le marché s’essouffle.

C’est le retour de bâton, comme pour l’habitat, d’avoir trop longtemps considéré la construction comme un produit financier

Oui, autour de Paris et sur d’autres grandes métropoles on a construit beaucoup trop de bâtiments de bureaux et l’offre est devenue obsolète tant au niveau des attentes environnementales que des souhaits de ce que veulent les gens qui y travaillent. La logique du flex office à outrance crée beaucoup de mal-être chez des salariés qui ont perdu de l’intimité et des repères stables sur leur lieu de travail, les salariés reviennent instinctivement à la même place mais maintenant ils n’ont plus de place allouée et peuvent même se retrouver à la cafétéria. Sur le logement traditionnel le covid n’a été qu’un révélateur des logements trop petits avec pas assez d’espaces extérieurs et surtout inadaptés aux nouveaux types de familles qui se réalisent aujourd’hui, les familles se construisent, se déconstruisent, les enfants quittent plus tard le foyer parental et même les grands-parents peuvent revenir. Les T1,T2, T3, T4 ont fonctionné pendant des années ; aujourd’hui ce n’est plus le cas, il faut donc repenser le logement, le travail et même plus globalement les villes pour des problèmes de circulation et d’environnement.

Comme tous vos camarades de votre génération, vous avez été un gros bétonneur 

Oui, mais pendant très longtemps le béton a représenté 98% de la construction, certes actuellement on essaye de réduire mais cela reste encore très conséquent, on est dans une période où face à l’urgence climatique on n’arrête pas d’annoncer des performances de bâtiments qu’en réalité personne n’atteint ce qui est rarement dit. Dans tous les domaines la logique d’extraction transformation continue, on est un peu tous dans la même équation impossible.

Il faut donc une volonté politique très forte avec des injonctions environnementales pour que les choses évoluent comme ici à Rennes à la Courrouze

Sur cette Zac on peut voir dans un espace concentré toutes les phases de constructions successives depuis 25 ans, les plus anciennes avec déjà une isolation extérieure mais avec des revêtements métalliques, ensuite on est passé au tout béton et maintenant sur la zone “Grandes Prairies” on passe en façades à ossatures bois (fob) et du béton uniquement pour les dalles et les poteaux. Face à ces nouvelles injonctions je suis très réceptif et très moteur dans mon travail, mais bien évidemment je ne suis pas le seul sur ce projet, la réflexion et les décisions sont partagées par l’urbaniste, l’aménageur, le promoteur et les différentes entreprises partenaires. Mais réduire la part de béton ne suffit pas pour répondre aux objectifs environnementaux et notamment la réduction des gaz à effets de serre.

Le bâtiment c’est 40% des gaz à effets de serre, vous bétonnez et vous polluez

C’est énorme, et la profession en est consciente, on fait des efforts mais qui sont bien en deçà de ce qu’il faudrait faire.

Il ne faut pas le dire heureusement que personne ne lit mon blog, Lol. Avec ces nouvelles manières de construire j’ai l’impression que les architectes français découvrent ce que les espagnols pratiquent depuis des décennies, un squelette en béton et des cloisons en briques

Les briques ont elles aussi un très mauvais bilan carbone. Nous, en France depuis des générations on est des bétonneux, ce n’est pas un hasard si des grands groupes de la construction internationaux sont français. Ici à Rennes sur cet immeuble Alkimia on a cette structure en béton mais toutes les cloisons sont en bois et l’isolation se fera avec une nouvelle technique très innovante de paille hachée et soufflée dans des caissons étanches. C’est une première en France pour un immeuble de cette importance, le brevet a été déposé très récemment.

Vous êtes aussi attaché au confort de vie des gens parce que tous les logements ont deux ouvertures sur deux expositions différentes

Oui ils sont positionnés dans les angles, le séjour et la terrasse ont deux orientations, c’est important pour se protéger du vent et du soleil ou pour en profiter pleinement, le bâtiment tel qu’on l’a conçu avec un noyau central et 4 appartements d’angles est la disposition la plus optimale pour faire des logements qui sont fonctionnels, pour aller vers la partie jour vous passez par la partie nuit cela permet d’avoir une chambre qui est presque indépendante pour un jeune ou une personne âgée qui peut avoir accès à la sortie sans passer par le salon.

Un jour on pourra livrer des logements type loft que les gens aménagent à leur guise hormis les réseaux, dans les années 60 il y a eu plein d’innovations et depuis peau de balle

Dans le logement social et notamment en raison de son financement, ce n’est pas possible vu le corpus réglementaire normatif qui fige l’espace d’habitation depuis des décennies même si on a augmenté les salles d’eau pour les normes des handicapés et que les habitants veulent des balcons et des espaces partagés. Dans les contraintes qui sont les nôtres à savoir des gens qui sont de plus en plus pauvres, des gens qui ont envie d’avoir des espaces plus souples, plus malléables, plus flexibles peut-être qu’il faudra imaginer de ne plus faire les cloisons et que les gens aménagent leur appartement en dehors des standards du T2 ou du T3 conventionnels.

C’est pour ça que dans la plaquette vous parlez de réversibilité

Dans ce bâtiment on n’a pas fait de refends en béton, cela permet donc de créer des plateaux qui permettent une nouvelle configuration d’appartements afin de permettre que dans le temps long des habitants modifient la configuration des pièces existantes selon leurs désirs.

Lors de la visite presse je vous ai surpris à caresser un mur en béton comme si vous lui trouviez de la sensualité

C’est sa couleur qui m’intéresse, on l’a fait teinter dans la masse d’un pigment rouge vénitien, la question est comment faire pour qu’un bâtiment reste désirable quand on les rend sobre, cette patine est plus attrayante que le gris d’un béton brut.

Dans les années 50, les promoteurs rasaient tout maintenant fort heureusement on réhabilite en revanche pour vous les architectes c’est un sacré casse-tête

Effectivement à une certaine époque le béton a rendu fainéant les architectes, aujourd’hui en hybridant les systèmes constructifs on doit mieux réfléchir aux sujets structurels, les questions se posent aussi aux ingénieurs et aux promoteurs, le bois seul a rapidement des limites constructives mais associé à d’autres matériaux comme l’acier ou le béton avec des logiques de connections on peut faire des choses extraordinaires, il faut des structures mixtes, bois, béton un peu, métal un peu.

La paille, sincèrement vous y croyez ou c’est pour que la presse en parle

Documentez vous sur la laine de roche ou de verre et sur leur bilan carbone, vous serez renseigné. Evidemment que je crois aux matériaux biosourcés, la paille, la cellulose, le bois, la laine de mouton, bien sûr ces matériaux vont demander plus d’épaisseur d’isolant pour avoir le même coefficient que la laine de verre. Plus d’isolant c’est moins de surface habitable donc moins de gains financiers, c’est une lutte permanente entre le coût euro et le coût carbone. Ici sur cette parcelle “Grande Prairie” à la Courrouze l’ensemble des acteurs de ce projet a été sélectionné en connaissance de cause afin d’adopter des techniques constructives innovantes même s’il a fallu éliminer la terre crue surtout en rapport avec la grande hauteur du bâtiment.