Je suis votre cadet de 3 ans c’est dire que vous êtes encore assez jeune, et pourtant à la lecture de votre livre on a l’impression que vous écrivez votre testament politique. Moi perso je vous voyais comme un irréductible breton un peu brut de décoffrage , ça date de l’époque où vous étiez maire de Langouët lorsque vous aviez pris position sur les pesticides, et en fait vous avez eu un parcours universitaire de haut niveau en sciences sociales. 

L’histoire des pesticides a été très médiatisée et encore aujourd’hui elle revient régulièrement dans le débat politique, beaucoup de jeunes qui sont dans la filiation de Stéphane Hessel me contactent pour échanger, quand la légalité n’est pas au rendez-vous c’est la légitimité qui s’impose donc indignez-vous, et les jeunes s’indignent beaucoup, et je pense qu’ils ont bien raison de s’indigner. Ce que je voulais dire aussi par ce petit livre, c’est qu’il faut oser la politique, il ne faut pas simplement rester dans une posture de contestation qui est nécessaire mais on peut, chacun à son niveau, à sa hauteur d’homme ou de femme, on peut agir et ne pas abdiquer. 

Vous avez quand même besoin de transmettre votre expérience.

Oui, depuis plus de 40 ans je pose des questions environnementales, et je vois qu’on n’y arrive pas. Les désordres du monde sont tout à fait considérables, on voit que les décisions nous échappent, le climat va être notre dictateur sans conscience, donc on ne peut pas baisser les bras parce que les gens commencent à vivre dans leur chair les désordres climatiques.

Vous parlez beaucoup des éoliennes de la baie de St Brieuc

Les éoliennes j’ai toujours été pour, dans mon premier mandat de conseiller régional j’ai beaucoup milité pour le pacte électrique breton qui visait à échapper aux énergies fossiles, sécurisons cette péninsule qui est la Bretagne, qui est presque une île, et qui est loin de toute production d’énergie. Nous avons refusé le nucléaire en Bretagne, donc nous avions une nécessité de transformer et de profiter de notre ressource principale qui est le vent, qui est la houle, la marée, mais surtout le vent. Nous devons échapper aux énergies fossiles coûte que coûte, pour des raisons à la fois environnementales mais surtout d’indépendance démocratique.

A propos de la houle vous étiez assez à contre-courant, parce qu’il y avait quand même beaucoup de gens qui étaient opposés aux éoliennes, notamment les pêcheurs alors que vous êtes maintenant vice-président Mer et Littoral de la région Bretagne

J’ai beaucoup travaillé avec les pêcheurs, j’ai beaucoup discuté avec eux, maintenant que le parc de la baie de Saint-Brieuc est en place il n’y a plus du tout de contestation. Il y a eu un moratoire de 3 ans, ils ont été indemnisés et les pêcheurs sont revenus pêcher dans le parc qui a été conçu pour être péchant.

C’est vrai que les éoliennes n’ont pas eu d’impact négatif sur le tourisme, d’ailleurs depuis le GR34 on ne les voit pas à l’oeil nu

On les voit vraiment 60 jours par an, parce que ça dépend de la courbure de la voûte terrestre, mais elles n’ont pas fait fuir les touristes, même certains plaisanciers ont plaisir à naviguer près du parc.

Dans la baie il y en a 62, un autre parc est en projet à Belle-île-en mer et à Groix, est-ce à dire qu’elles vont pousser dans toutes les régions côtières de Bretagne

En fait peu de sites pourront recevoir des parcs éoliens parce qu’il y a beaucoup de contraintes de protection de l’environnement et notamment les couloirs des oiseaux migrateurs ou par exemple les colonies de fous de bassan sur l’île Rouzic à Perros-Guirec. Il y a aussi les contraintes de la pêche et également des contraintes militaires, en comptant le futur projet de Belle-île et Groix on sera à environ 100 éoliennes sur ou deux sites supplémentaires.

L’éolien pourrait être une source de financement pour la Bretagne et également une source de rentabilité pour des investisseurs bretons

La Région a beaucoup insisté auprès de l’Etat pour que le consortium Pennavel qui a été retenu permette un investissement citoyen comme cela se passe déjà au Danemark, les opérateurs doivent bien comprendre que plus il y a de retombées économiques locales plus il y aura une adhésion au projet des populations locales.

Dans mon blog je parle souvent d’urbanisme et dans votre livre vous l’évoquez très peu alors que la Bretagne a été en grande partie ravagée par un bétonisation massive de ses côtes dans les années 70

Oui, j’en parle pas trop, parce que je voulais faire un bouquin un peu léger. J‘ai présidé l’établissement public foncier de Bretagne, j’ai été un  président opérationnel de cet outil qui avait un seul objectif de stopper l’étalement urbain en Bretagne et de développer le logement social. Quand j’étais le maire de Langouët j’ai beaucoup travaillé avec Philippe Madec qui y a jeté les bases de la frugalité heureuse avec les premiers lotissements écologiques de Bretagne. Avant la loi ZAN j’avais déjà mis en place la zéro artificialisation des sols agricoles et avant beaucoup de communes nous avons reconstruit le village sur lui-même.

Vous êtes aussi très impliqué dans l’accession libre du littoral aux citoyens sur le GR34 que l’on appelle aussi le chemin des douaniers

Je préside le conservatoire du littoral dans sa branche bretonne et c’est clair qu’il y a encore des endroits où des propriétés privées empêchent l’accès des bretons et des bretonnes aux rivages, mais c’est relativement faible excepté dans le Morbihan. Grâce à des élus comme Louis Le Pensec en particulier, qui a été le premier ministre de la mer, et artisan de la loi littoral, la Bretagne a échappé à la bétonisation qui empêche l’accès aux rivages. Avec le réchauffement climatique et la montée des eaux, un des enjeux fondamentaux de la libre jouissance va être de déplacer le chemin côtier et donc de faire reculer les murets et les clôtures. 137 communes en Bretagne ont pris conscience que la submersion est inéluctable, et sont déjà en train de modifier leur plan local d’urbanisme. 

En ce qui concerne l’urbanisme urbain quelle est votre position

Mon engagement local dans le syndicat mixte du SCoT à Rennes s’est inscrit durant mon mandat municipal, aux côtés des instances intercommunales du Pays de Rennes de janvier 2017 à juillet 2020 en tant qu’élu et je n’avais pas voter en sa faveur pour trois raisons. La première, c’est qu’il n’y avait aucune référence à la région Bretagne, deuxième raison, c’est qu’il n’y avait aucune prise en compte de la notion d’îlot de chaleur et de rafraîchissement naturel de la ville, alors que l’université de Rennes avait alerté sur le fait que si on ne prenait garde à éliminer ces îlots de chaleur Rennes serait à l’horizon 2030 invivable, inhabitable, et la troisième c’était la notion de dernier kilomètre. 

Dans votre ouvrage vous faîtes référence à vos origines Léonardes, si ça se trouve vous avez croisé Louis Le Duff en culottes courtes. Quand son projet d’usine Bridor à Liffré a été retoqué vous avez versé une larme pour votre président de Région

Je n’ai pas pris position sur ce dossier parce que je savais dès le départ que ce projet n’irait pas à son terme, un de mes principaux colistiers est Philippe Le Duff qui est encore plus écolo que moi, et en étant au conseil de surveillance du groupe de son père il savait que les problématiques d’eau étaient une réalité rédhibitoire. Je savais aussi qu’à travers ce projet on essayait d’atteindre le président de la région, puisqu’il a été maire de Liffré donc, je trouvais la ficelle un peu grosse et je me suis bien gardé de prendre position sur ce dossier.

Ah, vous êtes un fin politique

Pourquoi se créer des ennuis alors qu’on sait que ces ennuis vont disparaître.

Il y a un autre dossier très sensible à l’écologie qui préoccupe énormément les bretons et plus largement les français c’est les algues vertes et vous n’en parlez pas du tout dans votre ouvrage

La région Bretagne est dépendante à 100% des dotations de l’État. Nous n’avons aucune fiscalité propre si ce n’est 5% qui nous viennent d’une taxe des cartes grises. Bravo l’écologie régionale, on est complètement sous dépendance du gouvernement. Les algues vertes, c’est typiquement ça, nous n’avons aucun moyen juridique ni financier de régler ce problème. Nous ne pouvons pas agir sur les agriculteurs. La seule chose que l’on peut faire et que l’on fait, c’est d’aider à l’installation des agriculteurs bio. On le fait au titre de notre compétence économique et agricole. La Cour des comptes met en cause très sévèrement la responsabilité de l’État sur la prolifération des algues vertes.

Vous êtes un partisan d’une France fédérale

On fait beaucoup plus confiance aux territoires et à une gestion différenciée de la république comme en Espagne ou en Allemagne, comme la Suisse c’est trop rêvé.

Dans votre livre vous voulez vraiment ouvrir la Bretagne sur l’Europe

Je suis très proche des propositions de Jacques Delors qui, constatant que l’Europe des États était quand même assez figée, a mis en place le Comité européens des Régions. C’est une dynamique qui est très forte dans laquelle nous nous inscrivons comme l’axe celtique européen contemporain qui désigne la mise en réseau informelle des régions de tradition celtique, l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles, la Bretagne insérées dans le marché unique de l’Union européenne, une autonomie isolationniste, serait une catastrophe. 

Dans la dernière partie de votre ouvrage vous êtes gonflé à bloc, vous Président de la région Bretagne

Je sais très bien que je ne serai pas Président de la région, je ne sais pas si j’en ai les capacités, ni les réseaux, par contre, ce que je sais, c’est que j’ai une capacité d’influence, parce que j’essaie d’être une force de proposition très concrète.

J’ai du mal à vous situer politiquement, pourtant je ne vous imagine pas Macron compatible comme Jean-Yves le Drian qui a préfacé ce livre

J’ai beaucoup de sympathie pour l’homme Jean-Yves Le Drian, il fait partie de mon histoire, c’est lui qui est venu me chercher la première fois, comme j’explique un peu dans le livre, et c’est pour ça que je lui ai demandé de préfacer mon livre, mais il sait aussi que je n’ai pas compris son ralliement à Macron.

Ce n’était même plus un ralliement, plutôt une immersion totale, même ses cheveux ne dépassaient plus

Il sait mon désaccord profond là-dessus, je n’ai jamais été Macroniste, je n’ai jamais appelé à voter Macron, je n’ai jamais voté pour lui et je me suis opposé à beaucoup de ses décisions, parce que je pense qu’il est l’expression de ce qu’on appelle l’extrême-centre qui reste scotché sur la réforme des retraites, scotché sur les problématiques de fraude fiscale-sociale, Macron a bloqué la société avec ses positions à l’extrême-centre.

Alors vous êtes certainement de gauche

Je suis de gauche, ça c’est certain. Je suis écologiste, ça c’est certain aussi. Et après, je balance, comme tout le monde aujourd’hui, dans la situation de qu’est-ce qui nous permettra d’aller vers le changement, le meilleur changement.

Vous êtes écologiste breton affirmé et reconnu et on ne vous voit pas sur les plateaux télé parisiens

Je pense que les partis écologistes en général sont assez maltraitants, c’est-à-dire qu’ils développent ce que Pierre Bourdieu appelle la violence symbolique, ils viennent vous dire, d’ailleurs de façon souvent bienveillante, que ce n’est pas comme ça qu’il faut que vous viviez, que ce n’est pas comme ça qu’il faut que vous achetiez, que ce n’est pas comme ça qu’il faut que vous pensiez, etc… C’est une violence symbolique, parce que ce n’est pas une violence verbale, ce n’est pas une violence physique. Vous pouvez même être extrêmement bienveillant. Vous dites ça pour le bien des gens. Sauf que ça crée de la résistance au changement, ça crée des gens qui se sentent un peu intimement humiliés. 

Même vous et vous l’écrivez avec la cantine bio, vous avez fait de la peine à la cuisinière

Oui c’est très compliqué, cela n’a pas été si simple parce que la cuisinière a pensé qu’elle faisait mal son boulot avant alors que depuis 20 ans elle avait toujours été très consciencieuse et honnête. Donc, il faut pourchasser cette violence symbolique. C’est pour ça que je me suis rapproché du courant convivialiste, qui est évidemment à gauche, l’empathie pouvant être une forme de résistance au chaos du monde. 

Pour finir sur un petit détail, votre livre a été imprimé chez Corlet en Normandie alors que Cloître à Brest aurait pu le faire

J’avoue que je n’ai pas maîtrisé cet aspect des choses. J’aurais dû d’ailleurs, mais comme nous voulons récupérer le Mont-Saint-Michel dans la Bretagne à cinq départements.

J’avoue que c’est votre dada, vous en parlez beaucoup dans votre livre, sérieux vous y croyez vraiment

La Bretagne à cinq est en train de se faire dans les faits. Pas institutionnellement, mais dans les faits, vous avez tellement d’associations qui ont leur siège dans les deux régions, vous avez des entreprises qui collaborent énormément. C’est une décision arbitraire de Pétain, et un des reproches qu’on peut faire à Hollande, qui avait toutes les cartes pour agir et qui ne l’a pas fait .C’est une vieille aspiration bretonne, qui a beaucoup de sens sur le plan environnemental et écologique, puisque la façade maritime gagnerait quand même à une synergie plus importante entre Nantes, St-Nazaire, Brest et St-Malo.

Photo internet de couverture : portrait avant montage -Yannick BILLIOUX / Eoliennes – DR