Vous avez eu la chance dans votre jeunesse de rencontrer des architectes qui ont façonné pour l’un d’entre-eux le monde de l’architecture ou qui ont façonné Rennes au sortir de la guerre
Le premier que vous évoquez est Le Corbusier. Je ne l’ai pas connu personnellement, mais j’ai eu la chance de l’écouter lors de sa dernière conférence qu’il a faite à la Sorbonne en 1958, J’avais 20 ans. Je me souviens qu’en faisant son exposé, devant une salle comble, il dessinait au feutre sur des grandes feuilles blanches fixées au tableau. Louis Arretche je l’ai croisé à l’Ecole des Beaux Arts de Paris. Je lui avais demandé d’être mon directeur de projet de fin d’études pour mon diplôme. Georges Maillols, je l’ai connu et souvent croisé à Rennes.
On ne va pas revenir sur la reconstruction de St-Malo que Louis Arretche à soufflé à Le Corbusier
Une chance pour St-Malo, Le Corbusier voulait finir de détruire la ville alors que, grâce à Arretche, les malouins et les touristes profitent aujourd’hui de ce patrimoine historique, une chance aussi pour Rennes quand Henri Fréville lui demande de concevoir dans le quartier de   Villejean, sur lequel travaillait Madelin, je crois, le secteur universitaire de Villejean et ensuite celui de Beaulieu. C’est à cette époque que la Municipalité lui a confié l’étude du Colombier.
Arretche était un grand urbaniste alors qu’à cette époque l’urbanisme n’existait pas vraiment
Effectivement, seuls certains architectes de part leur formation très complète à Paris étaient capables de penser des projets urbains dans leur globalité. Arretche était très doué pour dessiner des jardins, ici au Colombier les jardins que l’on aperçoit sous les fenêtres de l’Eperon sont toujours très intéressants. Quand Henri Fréville a été élu maire, la ville ne comptait que 80 à 100 000 habitants et il avait l’intuition que pour accompagner son développement il lui faudrait un architecte de talent qu’il ne trouverait pas localement.

Georges Maillols aurait pu faire l’affaire

Certainement. Arretche et Maillols s’entendaient bien et Fréville en accord avec Arretche avait confié à Maillols la réalisation de Bourg l’évêque qu’il a géré en tant qu’architecte et urbaniste. C’est d’ailleurs une réussite avec des immeubles de toute beauté dont les Horizons qui est toujours un phare architectural. Pour moi, l’immeuble le plus intéressant de Maillols est celui qu’il a construit sur le quai de Richemont.
L’Eperon est la première tour de grande hauteur à Rennes
A posteriori c’est sans doute dommage qu’en 1977 Edmond Hervé, tout juste élu maire de Rennes, ait stoppé la construction des deux autres tours de même hauteur que l’Éperon que Arretche devait construire dans l’alignement d’est en ouest. Le quartier s’en est trouvé déséquilibré et aujourd’hui encore la partie sud du Colombier est inachevée, les anciens cinémas sont inutilisés et, à mon avis, ils devraient être détruits même si techniquement ce serait un chantier assez complexe.

Rue de Plélo et rue Tronjolly les immeubles de Arretche sont très intéressants même si aujourd’hui on ne les regarde plus
Les immeubles de 16 étages rue de Plélo et de Tronjolly créent une muraille qui ceint le Colombier. Ces deux immeubles sont très représentatifs de la construction en façades préfabriquées de cette époque. Arretche et Maillols ont grandement profité de l’entreprise «La Rennaise de Préfabrication » pour leurs réalisations. La structure des bâtiments est formée de voiles et planchers en béton armé sur lesquels sont « accrochés » des panneaux architectoniques en béton-armé préfabriqués. Ce procédé technique et novateur permettait d’obtenir des façades fines et de dessins complexes.
Arretche a construit un bâtiment assez peu apprécié des rennais pour son esthétisme, le Liberté
Les architectes n’en ont pas la même interprétation, c’est un bâtiment très intéressant pour sa technique de construction. Arretche a aussi construit un édifice de toute beauté, la Faculté de Droit, rue de Fougères qui est sans doute sa plus belle réalisation.
Et tout ça à une époque où tout se dessinait à la main
Arretche avait un joli coup de crayon mais il faut aussi citer tous ses collaborateurs dont Roman Karasinsky qui s’est occupé de la construction de la première tranche du Colombier. Pendant des années, il venait à Rennes deux fois par semaine suivre les chantiers. Outre Georges Maillols, Arretche s’est associé également avec Yves Perrin et surtout Jean-Gérard Carré à qui il a confié la réalisation des immeubles situés Place du Maréchal Juin et Place Koenig. Après quelques esquisses sur le sud de Rennes, la Municipalité a confié le secteur dit du Blosne ou ZUP sud aux architectes Marty, Daniel et Paoli.

Avec le recul et la sagesse privilège de l’âge comment voyez-vous cette époque
Est-ce que, pour le Colombier, on peut dire qu’ils se sont trompés ? Oui et non. Il y avait sur ce secteur urbain, comprenant une caserne et un quartier délabré, l’opportunité de créer une extension du centre-ville. Au lieu de poursuivre la trame urbaine avec un nouveau tracé, on a conçu un quartier « hors-sol » un peu comme un château-fort avec ses murailles. Ce qui, je le pense, n’était pas la vision première de Louis Arretche. Pour une ville, à l’époque de 80 000 habitants, ce projet urbain était trop violent, refermé sur lui-même et surtout sans lien avec son environnement. Une des causes premières est qu’à l’époque, privilégiant la voiture, on lui a donné la première place et créer un vaste parking sur deux niveaux entrainant une dalle hors sol et donc hors-ville, sans respiration, sans verdure, sur laquelle a été construit le quartier
Ils étaient hors-sol, dans tous les sens du terme
Oui, sans jeu de mots, ce phénomène hors-sol est pour moi catastrophique. On a supprimé les rues et les places, respiration de la ville vivante sans en faire de nouvelles mais en créant des plateaux. et en empilant les niveaux, entre les parkings les commerces et les espaces verts réduits à leur minimum et pas du tout en créant une zone urbaine formée d’espaces publics, d’espaces de rues, de places et autres. Si le projet urbain n’est pas pensé pour l’homme, il y a problème.

 

Joël Yves Gautier, lui-même ancien architecte, feuillette l’ouvrage de Dominique Amouroux aux Editions du Patrimoine et consacré à Louis Arretche