Vous êtes un passionné d’architecture sans être vous-même architecte
J’ai fait des études d’histoire de l’art que j’ai conclues par un doctorat consacré à l’art des années 60 et en particulier à tout ce qui concerne l’art en public, le happening, la performance, et donc l’aspect « vécu » de l’expérience artistique. Par la suite, j’ai d’ailleurs utilisé et développé cette notion de vécu dans le domaine de l’architecture. J’ai été chargé de cours pendant une bonne dizaine d’années à l’Université pour les départements Histoire de l’Art ou Arts Plastiques, mais mon plein temps était à l’École Américaine à Rennes, où je suis resté entre 1981 et 2019.
L’école américaine
L’école accueille depuis près de 60 ans une soixantaine de lycéens américains qui sont hébergés en famille d’accueil. J’enseignais l’histoire générale de l’art, j’organisais également les voyages culturels, je leur faisais découvrir la peinture, l’art ancien, l’art moderne et la moitié des cours étaient consacrée à
l’architecture. Même si je n’ai pas enseigné l’urbanisme, un de mes chevaux de bataille était de considérer l’architecture sous l’angle de l’expérience vécue, en nous concentrant sur les déplacements qu’on peut effectuer dans un bâtiment ou autour de lui.
Comment est-ce qu’on vit l’architecture
Je rajouterai d’autres questions, que ressent-on en passant une porte, un hall ou une nef par exemple, quelles expériences successives ou aventures peut-on vivre en passant d’un point à un autre, quels sont les cheminements privilégiés proposés par telle ou telle architecture. Telles sont les grandes questions qui rythmaient les cours, un monument n’est pas seulement le témoin figé d’un passé plus ou moins lointain : il conditionne l’expérience
vécue ici et maintenant.
Il s’en est fallu de peu que vous ne soyez devenu architecte
En fait, non, j’aurais fait un mauvais architecte sur le plan du dessin. Je suis plutôt quelqu’un qui apprécie l’architecture et essaie de la faire apprécier d’une façon vivante, voire originale.
C’est-à-dire
Comme j’ai dit, je privilégie le parcours effectué à l’intérieur ou à l’extérieur des bâtiments. Quand on multiplie les angles de vue sur l’architecture, on découvre des messages ou des réalités qui peuvent nous toucher, nous émouvoir ou même nous transformer pour la vie. La clef est de faire attention à tout cela en conscientisant nos expériences. Bien sûr, on tiendra compte des faits historiques, de la description objective ou des caractéristiques physiques des monuments, mais au-delà de tout cela, il y a une capacité de l’architecture – surtout les bonnes architectures – à nous faire évoluer dans nos conceptions, à nous proposer des scénarios de vie qui peuvent nous faire progresser grandement en connaissance. C’est d’ailleurs dans cet espoir d’être transformés que nous visitons des lieux ici et là.
Pour un temple gréco-romain ou un château je veux bien le croire, vous y incluez l’architecture banale des petites villes comme Rennes
Toute architecture nous propose un ou des parcours privilégiés à effectuer. Par contre l’expérience sera plus ou moins intéressante ou enrichissante, selon la qualité de l’architecture et des espaces à vivre, selon les hauteurs de vue de l’architecte, la qualité des finitions, etc… Il y a des architectures qui nous sont agréables, d’autres qui nous affaiblissent. Mais si l’on est bon public, on peut tout de même vivre de très bonnes expériences visuelles, spatiales,
urbanistiques avec des architectures, disons, laides. Donc, a priori, tout m’intéresse mais tout n’est pas égal en qualité.
L’arbre ne cache-t-il pas trop souvent la forêt, votre esprit critique est somme toute assez tolérant
Quand on regarde l’ensemble du centre-ville de Rennes par exemple, il est d’une richesse formidable. Il y a aussi des erreurs, des déceptions, des râtés et c’est la vie… Être critique, c’est d’abord essayer de comprendre les bâtiments que nous voyons et les expériences que nous vivons. Ensuite, on peut interpréter, donner enfin son opinion ou encore proposer un jugement. Pour revenir à l’espace, je suis adepte du livre de Bruno Zevi que j’ai lu à 17 ans et qui s’appelle “ Apprendre à voir l’architecture” . C’est un livre à la fois simple et très riche et qui tourne autour d’une notion centrale, l’espace : soit interne, soit externe ou urbanistique. Ce qui m’avait marqué en tant qu’adolescent, c’était qu’il ne s’agissait pas seulement de comprendre la notion d’espace, mais aussi de la vivre et de la critiquer. Zevi s’appuie sur différentes périodes de l’histoire de l’art pour analyser et critiquer des types d’espaces. Par exemple, au Panthéon à Rome, on se confronte à un espace unifié, monumental, qui est fait pour nous impressionner, nous subjuguer, voire nous écraser physiquement. C’est la puissance unifiante romaine, pour le meilleur et pour le pire. Parmi d’autres exemples, il y a les espaces romans : nous y sommes invités à l’intériorisation parce qu’ils sont souvent sombres, assez lourds avec des voûtes rondes. L’architecture romane nous incite à la prière intérieure. Dans l’espace gothique au contraire, les lignes des voûtes d’ogives incitent à sortir de soi-même, à se sentir grand avec Dieu, à chercher le ciel, à cheminer avec légèreté tout en étant conscients de notre petitesse… Comme dit Zevi, ces notions sont essentielles si l’on veut aimer l’architecture.
Vous vivez aussi l’architecture contemporaine
Bien sûr ! Et, par exemple, je mets sur le même plan le Mont-Saint- Michel, le château de Chambord ou le Centre Pompidou, trois ensembles éminemment remarquables. Toutes les époques ont leur richesse. Il y a tellement d’architectures modernes, post-modernes, high tech, brutalistes, déconstructivistes, écolos. Les exemples sont si nombreux et diversifiés ! Quand on est avide d’expériences architecturales, on s’intéresse à beaucoup de périodes et on cherche méthodiquement à comprendre ce qui évolue, ce qui nous touche, ce qui fait sens, ce qui est utile ou bénéfique à la société humaine. L’architecture d’aujourd’hui, malgré ses échecs occasionnels souvent liés à des manques de moyens techniques ou de volonté politique, est totalement passionnante.
Dans les écoles d’archi on enseigne que le bâtiment doit s’inscrire dans son environnement
Il peut s’inscrire soit en s’harmonisant, soit au contraire en créant un contraste plus ou moins important ou violent. En fin de compte, on va apprécier ou ne pas apprécier. On a tout intérêt à comprendre le propos avant de critiquer. Puisque j’ai évoqué le Centre Pompidou, c’est un bâtiment qui s’inscrit par contraste radical dans son environnement. Il est un peu tout ce que l’urbanisme environnant n’est pas. De ce fait, c’est un phénomène inoubliable pour la plupart des gens. C’est le contraste qui le rend paradoxalement beau. C’est une architecture généreuse, qui se laisse comprendre grâce à la
visibilité des éléments et au code des couleurs : il concerne tout le monde et de très nombreuses personnes y sont intimement attachées. Malheureusement, il y a des gens qui voudraient tout uniformiser, tout répéter…on ne sait pas pourquoi.
Sur Rennes, vous êtes plutôt Arretche ou plutôt Maillols
Je vais répondre un peu les deux mais il nous faudrait du temps pour expliciter. À propos de Maillols et d’expérience vécue, il se trouve que j’ai habité neuf ans à la Barre Saint-Just. J’y vois des points positifs comme la présence de beaux matériaux, l’inscription impressionnante du bâtiment dans son ilot, la forme pyramidale, l’allure générale, l’audace pour la fin des années soixante. Ça rappelle un peu les cités de Le Corbusier mais, comme elles, il y a certains appartements ou recoins qui sont un peu sombres et le ressenti est plus mitigé à l’intérieur. C’est un bel objet mais ce n’est pas l’endroit où je me suis senti le plus à l’aise.
La Barre Saint-Just, dit-on, n’est pas l’endroit le plus positif du point de vue du feng-shui (Lol)
Quand à Arretche, il y a de belles réussites à Rennes ou à Saint-Malo mais, comme pour Maillols, la multiplicité des commandes n’a pas toujours été synonyme de qualité. Chacun sait que le Colombier est devenu un quartier difficile à vivre, entre autres parce que les temps ont changé.
Vous croyez qu’à l’heure actuelle les architectes se posent encore ce genre de questions à propos d’espace et de vécu des visiteurs
ils ont intérêt à se poser ce genre de questions. Ce sont des priorités, normalement. Tout architecte devrait méditer longuement sur la qualité de l’accueil dans les bâtiments, sur le ressenti des usagers, sur le ou les cheminements proposés et sur la façon dont ils affectent et même éduquent les gens. Sinon, à quoi va-t-il penser ?
Toujours votre indulgence, dans les nouveaux quartiers de Rennes on clone les boîtes à chaussures
Si vous parlez d’immeubles de logements dans les quartiers périphériques, il est vrai qu’on rencontre souvent des « cages à lapins » sans âme ni inspiration. Les budgets des années d’après- guerre n’étaient pas assez importants et la qualité de vie a souvent été négligée au profit du logement pour tous. Le talent, chose somme toute assez rare, n’est pas toujours au rendez-vous. En tout cas, dans une ville comme Rennes, je m’intéresse chaque jour à la variété des expériences proposées et à la qualité d’une belle ville de France qu’on n’a jamais fini de découvrir. Certes, elle est perfectible.
L’âge aidant vous ne courez plus les villes du monde mais les villages du département
Certes. j’arrive à la retraite et je circule moins qu’avant. Alors, pour entretenir la dynamique du voyage, j’ai décidé de développer le concept du « voyage chez soi ». D’une part, j’arpente Rennes tous les jours et par tous les temps, je regarde, je teste, je réfléchis à ce que je vis. D’autre part, je visite systématiquement ou presque les communes d’Ille-et-Vilaine. À ce jour, sur les 352 communes j’en ai visité plus de 250. À chaque fois, ce sont des moments très singuliers et enrichissants, remplis de surprises. J’utilise une méthode de visite similaire pour chaque commune en essayant de discuter avec des gens. Faire l’expérience d’un village, avec les éléments caractéristiques qui le constituent, c’est un plaisir chaque fois renouvelé que je recommande à tout le monde.
Vous ratissez aussi les lotissements
Assez peu, ou en passant, comme ça. Je commence logiquement par la place de l’église, je tourne autour et je la visite si elle est ouverte. Ensuite je repère les éléments habituels tels que la mairie, le presbytère, le monument aux morts, le café, les commerces et les maisons d’habitation, et je porte la plus grande attention aux nuances de l’expérience que je suis en train de vivre. Par ailleurs, je photographie non seulement l’architecture mais aussi des détails singuliers. Et là, les deux pratiques majeures de ma vie, l’histoire de l’art et l’art, se rejoignent.
Dans une autre vie vous avez été un plasticien renommé à tel point que certaines de vos œuvres sont accrochées sur des cimaises de musées, quel médium sera le témoin de vos pérégrinations urbaines et périurbaines
Du point de vue de l’histoire de l’art, je photographie de façon objective, au smartphone, un certain nombre de monuments, de maisons, d’intérieur, de décors, de détails. Le corpus ainsi constitué pourrait être utilisé pour des recherches. Du point de vue de l’art, je développe depuis quelques années un concept que j’appelle « l’Art Contemporain Sans Le Savoir » ou ACSLS. Il s’agit d’effectuer une sorte de recensement de petites choses, de bizarreries trouvées au hasard des rues et des chemins, d’œuvres produites par des anonymes sans qu’ils aient l’intention de faire de l’art. Certains appellent cela de « l’art trouvé ». En tout cas, c’est l’artiste, moi-même, qui décide du label « oeuvre d’art ». Ce corpus amusant est visible sur Instagram et Facebook et je l’enrichit jour après jour. J’en ai par ailleurs exposé des extraits dans des lieux artistiques, sous forme de photographies de 50 par 70 centimètres, soigneusement encadrées. Le vrai projet consisterait à monter une vaste exposition ou toutes les oeuvres « sans le savoir » se trouveraient célébrées ensemble dans un musée au autre lieu de prestige. Malheureusement, il faudrait un budget conséquent, ce qui ne se trouve pas si facilement de nos jours. Bref, là aussi, on verra.



Par endroit l’art le « vrai » s’immisce dans la rue comme cette oeuvre de Invader plasticien mondialement connu ou de cette autre artiste qui signe « zone de confort » et qui colle des morceaux de tapisserie décalée style des années 60-70


A croire que même les poseurs de fibre optique se laissent inspirés par l’environnement créatif
