Votre métier est une vocation
Ma mère était une passionnée d’art et d’architecture, à chaque fois que l’on voyageait elle commentait tous les bâtiments, ma passion de l’architecture s’est forgée au cours de tous nos voyages familiaux
En Espagne l’architecture est enseignée à l’université et les architectes sont d’abord des ingénieurs
A mon époque dans les années 80 les quatre premières années d’études universitaires étaient uniquement consacrées au dessin technique, aux techniques de construction, à l’étude des matériaux, aux mathématiques et la physique et à l’histoire de l’art et au dessin d’art. Les deux années suivantes étaient dédiées à la formation d’architecture c’est-à-dire, le contrôle des projets, l’histoire de l’architecture, la gestion des volumes, le design, les calculs des résistances, l’urbanisme appliqué, etc… On pouvait choisir une option supplémentaire soit les techniques de construction et des structures où une plus axée sur l’urbanisme. Personnellement j’ai préféré étudier les deux simultanément, cette formation très complète a fait que pour  la plupart des architectes de ma génération, chaque projet d’architecture commence toujours par une analyse technique très précise, même économique.
Vous évoquez votre génération, cela veut dire que les enseignements ont changé
Oui, à l’instar de la France l’enseignement est beaucoup moins centré sur les techniques de construction et l’étude des matériaux et structures, la durée de l’enseignement s’est raccourcie, il est passé de 6 à 5 années. Pendant quelques années il fut même de 4 années.
Vous n’avez travaillé qu’en Espagne
Pendant mes études à l’université de Valladolid je suis parti un an en Erasmus à Florence et à Rome. J’ai fait aussi un séjour de spécialisation en projets architecturales à l’Academia di Mendrisio auprés du professeur. Peter Zumthor. Après mes études j’ai travaillé a Turin et ensuite je suis revenu en Espagne dans la région de Valladolid, ce n’est que depuis que je vis à Madrid que j’ai des projets importants ici. Je n’ai jamais intégré de grands cabinets d’architectes, je préfère le travail d’équipe externalisé, aujourd’hui je travaille en collaboration avec un petit groupe de collaborateurs mais chacun reste indépendant.
Le mille-feuilles administratif paralyse beaucoup d’architectes français, qu’en est-il en Espagne
Ici on a le même gâteau, je me demande même si en Espagne il ne serait pas encore plus indigeste, la décentralisation est beaucoup plus forte dans la péninsule, chaque province a ses propres normes auxquelles s’ajoutent celles des municipalités, ce qui peut-être autorisé ici ne l’est pas forcément dans une ville voisine et vice versa, il y a une norme commune nationale très forte, mais on doit aussi s’adapter a toutes les particularités locales.

C’est curieux parce qu’au final l’architecture espagnole me semble parfois plus audacieuse
Je pense que c’est lié avant tout à la formation très complète des architectes espagnols qui ne dissocie pas le design de la technique. Nous avons aussi la chance en Espagne d’avoir des centres villes toujours très fournis en patrimoine historique et pourtant cela n’empêche pas de construire des bâtiments modernes, les espagnols sont très sensibles à la qualité des matériaux, la brique et la céramique sont encore très présentes et prennent souvent le pas sur le béton comme seul matériau.
Après l’explosion de la bulle immobilière liée à une construction effrénée j’imagine que les architectes espagnols se sont remis en cause
Comme en France on détruit beaucoup moins le bâti existant et on pense plus à la rénovation ou carrément à la restructuration, en ce moment nous travaillons à Madrid sur un gros projet de conversion d’un immeuble de bureaux en un hôtel d’une centaine de chambres. C’est un exercice complexe, mais grâce à notre formation initiale, très technique, nous pouvons auditer toutes les contraintes techniques et structurelles, la particularité de ce projet tient aussi au fait que son promoteur est un investisseur chinois qui est très attentif au côté économique, et à la sécurité au feu. Nous sommes habitués à cette maîtrise des coûts parce que la crise immobilière a été très traumatisante et nous avons dû nous adapter à dépenser moins. Personnellement je calque mes envies artistiques sur mes moyens financiers, et j’ai souvent l’impression d’être devenu un ingénieur économiste, chaque idée de design est corrélée à sa possible réalisation, cela nous oblige à être à la fois très créatifs et en même temps très réalistes. Pour résumer je dirai que la bonne architecture n’est pas chère, un architecte a deux clients, le promoteur et son bénéfice économique et le futur habitant, c’est à notre créativité de faire le lien entre eux.
La France a rejoint l’Espagne en matière de canicules, le changement climatique impose rapidement de changer les habitudes de construction à base d’énergies fossiles, certes vous employez beaucoup de briques en terre mais êtes-vous aussi performants sur l’utilisation du bois ou de la paille
On est plus habitué aux pics de chaleur et à l’utilisation de la céramique et de la terre cuite qui sont très efficaces, concernant le bois ou la paille Il y a des expérimentations mais elles restent globalement ponctuelles, force est de reconnaître que les architectes espagnols sont un peu naïfs sur ces sujets.
Nouveaux matériaux, nouvelles techniques c’est tout un écosystème qu’il faut revoir
Aujourd’hui en Espagne le principal frein à la construction est le manque de main d’oeuvre spécialisée de maçons, d’artisans plombiers ou d’électriciens, c’est pour ça que je pense que l’avenir est à une plus haute industrialisation de la construction.

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