Rennes, la médiocrité et le droit moral des pierres
Il aurait pu être architecte. Il fut avocat. La nuance n’est pas anodine : elle traverse tout son discours comme une ligne de partage entre la passion du droit et celle de la forme bâtie. « Si j’avais été meilleur en maths… » dit-il presque en s’excusant. Mais à l’écouter parler de Rennes, de Gaudí, du Colombier ou des HLM de l’entre-deux-guerres, on comprend vite que l’architecture n’a jamais cessé d’être pour lui une affaire personnelle.
Chez cet ancien avocat du barreau rennais, l’architecture n’est ni un simple décor ni un objet technique : elle est un bien commun. « Elle n’appartient ni à l’architecte, ni au au propriétaire, ni même à la ville. » Elle appartient à tous ceux qui la traversent. Position intéressante : le juriste élargit le droit moral de l’auteur à une sorte de droit d’usage citoyen. L’espace construit devient affaire publique non seulement au sens administratif, mais au sens démocratique.
Cette tension entre droit moral de l’architecte et droit du maître d’ouvrage, il la cristallise dans une figure : Gaudí. L’architecte catalan, total, dessinant jusqu’aux poignées de porte, voulait que l’on habite chez lui. Or les propriétaires, eux, y installaient leurs meubles de famille forcément décalés. Derrière l’anecdote, une question toujours vive : l’architecture est-elle une œuvre autonome ou un cadre adaptable. Jusqu’où l’auteur peut-il imposer sa vision.
Rennes, ville hétérogène
Son terrain d’observation privilégié reste Rennes. Ville de bric et de broc, produit de strates historiques sans homogénéité haussmannienne, elle constitue à ses yeux un cas presque unique en France. Cette absence d’unité fait son charme autant que sa faiblesse : la ville est un palimpseste, non un manifeste.
Le débat actuel sur l’intensification urbaine prend alors une dimension presque anthropologique. Densifier, oui, mais où et comment. Il accepte volontiers les grands ensembles à La Courrouze, Beauregard ou Baud-Chardonnet, sur des friches ou des champs. En revanche, détruire les quartiers pavillonnaires des années 1930 — Sainte-Thérèse, Jeanne d’Arc, Villeneuve — pour y substituer du collectif « assez moche » lui paraît relever d’un contresens patrimonial.
Passéiste, point d’interrogations. Il récuse le terme. Il se dit favorable à l’architecture moderne lorsqu’elle est ambitieuse. Les Champs Libres trouvent grâce à ses yeux, comme l’immeuble de Jean Nouvel ou, plus anciens, les Horizons et la barre Saint-Just. À l’inverse, il n’épargne pas Louis Arretche, accusé d’avoir « défiguré » Rennes avec l’Éperon, le Liberté, ou le Mabilais sans oublier un bâtiment tout aussi d’infortune la Tour de la sécurité sociale de Paul Pothier. Le jugement est tranché, presque brutal comme ces constructions brutalistes.
Mais ce qui l’irrite davantage encore que les erreurs monumentales, c’est la médiocrité diffuse.
Éloge polémique du geste
« La médiocrité ne suscite jamais de polémique. » La formule est décisive. Pour lui, le geste architectural fort est salutaire précisément parce qu’il dérange. L’indifférence serait le véritable fléau contemporain.
Sa définition de la médiocrité emprunte à l’Histoire : Charles Quint, visitant la mosquée de Cordoue partiellement détruite par les chanoines pour faire place à une église baroque, s’exclame en colère « Vous avez détruit ce qui n’existait nulle part ailleurs pour faire ce que l’on trouve partout. » Tout est là : la médiocrité serait la substitution du singulier par le générique, du rare par le banal.
À Rennes, Le Colombier incarne ce double échec, architectural et urbanistique. Le centre commercial des Trois Soleils, la Maison des artisans : autant de symptômes d’un modernisme sans vision. On perçoit dans ses propos une nostalgie d’un temps où le logement social pouvait être esthétique. Les premiers HLM du Foyer rennais, rue de Nantes, ou la résidence Lucien-Rose près du Thabor témoignerait d’une ambition aujourd’hui perdue : « ne pas se moquer des gens ».
Car il refuse l’équation implicite entre social et laideur, luxe et beauté. Argument économique balayé : la qualité ne serait pas affaire de budget mais d’exigence. Les communes dortoirs encerclées de zones artisanales standardisées illustrent selon lui cette abdication collective.
Le juriste face à l’inflation normative
Son regard d’avocat ajoute une couche supplémentaire à l’analyse. Il a plaidé dans une grande affaire liée aux chantiers structurants de la ville, le NEC dont l’acronyme signifiait Nouvel Equipement Culturel avant d’être baptisé Champs Libres, à une époque où la moitié du barreau rennais planchait sur le droit de la construction.
Il observe aujourd’hui une inflation normative vertigineuse. Là où un volume de 1200 pages compilait jadis l’ensemble des codes et lois, il faudrait désormais au bas mot cent mètres de rayonnage. Normes nationales, européennes, environnementales : le droit encadre, contraint, complexifie. La France, dit-il avec un sourire désabusé, est « un pays de fonctionnaires depuis Hugues Capet ». Il ne voit pas « la sortie du tunnel ».
Le paradoxe est cruel : plus la règle s’épaissit, plus la qualité semble s’amenuiser.
Peindre pour retrouver le geste
Retraité, il a troqué les prétoires pour les pinceaux. Ou plutôt il a intensifié une pratique ancienne : entre deux dossiers, déjà, il peignait. Voyages, Japon, aquarelles, encres de Chine. Aujourd’hui des moulins, les tours du château de Combourg, sont exécutés rapidement pour se forger un style reconnaissable.
Ce désir de style — reconnaissable, singulier — n’est sans doute pas étranger à son obsession architecturale. Dans ses aquarelles comme dans ses prises de position urbaines, il défend l’idée que la forme doit affirmer quelque chose, risquer une signature.
Au fond, cet avocat qui n’a pas été architecte plaide toujours pour le droit du citoyen à la ville, pour la responsabilité esthétique du bâtisseur, contre la banalisation qui efface les singularités.
Dans une époque saturée de normes et d’images, il rappelle qu’entre la loi et la pierre, il reste un espace fragile : celui du jugement.
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