François Quenet, c’est audacieux de votre part d’avoir publié ce livre, entre parenthèse sur vos propres deniers, parce que le texte écrit par le maître d’ouvrage était plus un pamphlet sur le suivi d’un chantier un peu chaotique où même vous n’êtes pas exempt de reproches

En publiant ce livre je n’ai pas voulu faire une plaquette de promotion de l’agence, sinon on aurait modifié le texte de Gilles pour en gommer toutes les apérités, de même le photographe Jacques Beun, hélas aujourd’hui décédé, n’a pas fait des photos d’architecture classiques il s’est approprié l’espace à la recherche de ses images de reflets. Ce livre et les expos que l’on organise sont à prendre comme une ode à l’architecture. Le texte de Gilles Cervera le maître d’ouvrage reflète bien la réalité de la plupart des chantiers, notre quotidien de maître d’oeuvre et d’architecte est âpre et c’est un vrai combat de réaliser un projet même s’il y a des moments joyeux quand on présente des esquisses qui plaisent ou quand tout roule ce qui arrive souvent quand même, un chantier fait intervenir nombre d’acteurs et de personnalités différentes et si le chantier dure deux ans des maîtres d’ouvrage peuvent douter de tout y compris du maître d’oeuvre. Je n’ai pas eu le même ressenti, malgré les erreurs d’appréciation du maçon et la démission d’un des artisans nous avons maintenu les plannings, la particularité de ce chantier c’est que le maître d’ouvrage était présent tous les jours ce qui est exceptionnel. Un chantier génère de facto des problématiques au quotidien mais 90% d’entre elles se résolvent rapidement soit du fait de l’artisan soit de l’architecte au moment des réunions de chantier. 

L’artisan parfait dans le meilleur des chantiers ça n’existe pas

Si il y en a, mais le bâtiment c’est très complexe même si vu de l’extérieur cela peut paraître simple, chaque projet est unique, deux immeubles identiques ne le sont jamais vraiment, ce qui est compliqué à élaborer c’est que l’on doit gérer beaucoup d’humain avec tous les facteurs psychologiques ou autres inhérents à chaque personne et à chaque situation, aucun comportement ne se duplique réellement jamais, même si on acquiert une certaine confiance avec des entreprises on ne peut pas placer le curseur à 100% mais plutôt à 60-70% au démarrage de chaque nouveau chantier, on est toujours vigilant.

Les architectes ont toujours envie d’être architecte

C’est un métier passion, moi je suis architecte pour ce que l’architecture peut apporter socialement à la société et que l’on peut concrétiser.

Quand un client vous contacte on se dit qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse même si la maison existante est franchement moche

On juge la maison par rapport à son potentiel par rapport à ce que la maîtrise d’ouvrage va évoquer, c’est la période la plus stimulante, on va raccrocher des théories que l’on mène en interne sur l’architecture, s’ensuivent les grandes discussions en agence et avec le maître d’ouvrage pour définir sur quoi on va travailler, les volumes, la lumière, la matérialité.

Aujourd’hui on arrive à un changement de paradigme, un architecte des années 70 me confiait qu’à son époque on ne se posait pas de questions concernant le réemploi, on rasait tout presque systématiquement et on faisait du neuf, raser une maison c’est comme arracher une dent c’est un échec

Pour moi oui, pour ma part j’essaye toujours de garder le maximum de l’existant, cela ne  m’est arrivé qu’une ou deux fois de me résoudre à envisager une démolition totale et encore c’était une préconisation liée à un projet d’achat. La première démarche environnementale avant d’employer des matériaux comme le bois, la paille ou la terre est de ne pas générer du déchet de construction, ça fait mal au coeur de voir des immeubles qui structurellement se tiennent et qui sont rasés parce que cela coûte moins cher de détruire. Il faut saluer les réalisations de Bâti Armor qui conserve souvent des éléments de façade d’immeuble ancien au-delà du caractère patrimonial.

Pour en revenir à la maison du 37, certes vous avez conservé la maison ancienne mais l’extension est d’un style très contemporain en rupture totale avec les autres maisons de la rue, alors que tous les enseignements disent qu’il faut s’intégrer à commencer par l’architecte conseil local qui ne jure que par ça

Il a validé notre projet en le notant de “malin”, la preuve qu’il ne laisse rien passer. Nous assumons totalement notre création d’ailleurs à chaque fois que l’on travaille sur une extension ou une surélévation on propose du contemporain, on ne fait jamais de copier coller ou un pastiche de ce qui existe dans l’environnement, en revanche on fait attention à avoir un gabarit similaire qui reste dans les lignes de ce qu’il y a de chaque côté, Les équilibres sont faits pour que les lignes perdurent sur l’entièreté de la rue.

Le maître d’ouvrage est très content de son oriel, on en voit peu dans le Landerneau

L’oriel connecte l’habitant avec son lieu de vie, avec la rue, l’idée c’est le dehors dedans comme le bow-window. L’oriel a aussi plein de fonctions, de luminosité, d’aération, de connection et d’agrandissement de l’espace intérieur.

Gilles Cervera, maître d’ouvrage avec sa femme Anne et auteur du livre

Quand vous avez acquis cette maison elle était encore dans son jus des années 50 et très vite vous avez décidé de l’agrandir, vous aviez déjà un architecte sous le coude

Non je n’en connaissais aucun, c’est un ami artisan, Philippe Nourrisson, qui m’a conseillé François Quenet. La maison était encore dans sa configuration initiale, elle avait été construite par deux frères qui travaillaient à l’hôpital psychiatrique. C’était une maison typique d’ouvrier avec des petites pièces mais avec un grand jardin potager et même un poulailler, d’ailleurs mon épouse et moi l’avons conservé intact même si c’est 50/50 entre les fleurs et les légumes mais sans les poules pondeuses. Dans mon inconscient j’avais imaginé une extension que l’architecte s’est appliquée à réaliser.

La gentrification bat son plein dans ce quartier comme dans d’autres à Rennes, parce qu’aujourd’hui ce sont les médecins qui délogent les infirmiers, vous êtes vous-même psychologue et d’ailleurs j’ai l’impression que ce livre c’est presque une analyse psy des artisans et de l’architecte, Lol

J’ai écrit ce texte d’un jet quelques semaines après la livraison, nous étions en location dans une maison toute proche et donc je venais ici tous les jours plus dans un esprit d’obervateur curieux que dans celui d’un inspecteur des travaux finis, mon inexpérience d’un chantier a été confronté brutalement à tous les événements tragi comiques qui s’y déroulent sans doute dans la plupart des ouvrages.

Quand on fait construire avec un architecte, le bébé c’est la maison, le client l’ovule et l’architecte la gamète, pas facile de choisir le bon géniteur(e)

Nous n’avions aucune idée préconçue puisque la rencontre a été fortuite par l’intermédiaire d’un artisan, son passé de maître d’oeuvre et sa qualification tardive d’architecte nous ont plutôt rassurés, on s’est vus plusieurs fois à la maison toute proche ce qui fait sans doute cette densité émotionnelle du journal.

Le maçon pour ne pas le citer à bien planté l’emploi du temps collectif

Effectivement le grain de sable, en l’occurrence une grosse pierre ce qui est cocasse pour un maçon est survenu le jour ou il a coulé la dalle de l’extension et manifestement il n’avait pas le compas dans l’oeil puisque qu’un dénivelé de 4 cm à fait surface avec l’ancienne bâtisse et son explication liée au niveau de la mer ne nous a pas franchement tranquillisée, s’en est suivi un désordre organisationnel dans lequel se sont engouffrés bon nombre des autres artisans et pour être sûrs que l’on ne l’oublie pas le maçon a cassé un mur qu’il a remonté en maugréant dans la toute fin du chantier. Cette proximité m’a aussi fait prendre conscience de l’irrégularité des différents artisans, parfois un par jour, parfois 3 le même jour parfois aucun pendant 3 semaines, un grand mystère qui est énigmatique même pour un architecte. 

Rendons grâce au maçon, il n’est pas le seul à avoir failli à sa tâche

Peut-être par solidarité cynique le métaillier a aussi largement contribué au retard et à l’accumulation des tracas, lui c’est l’étanchéité qu’il a mal géré sur l’oriel, sans doute une complexité architecturale dont il avait une mauvaise connaissance et dont le trait audacieux est à mettre au crédit de l’architecte et de son équipe. C’est très intéressant de comprendre un chantier, c’est très performatif, l’architecte a répondu à toutes nos attentes de lumière et d’espace notamment pour mon Vespa ainsi que le transfert de la rue au jardin, tout ça c’est merveilleux et en même temps on doit gérer les conflits entre les personnes, les tensions et les mesquineries, mais au final nous sommes très contents et les soucis se sont dissipés.

Pour un psychothérapeute chassez le naturel il revient au galop, ce récit est une auto thérapie

Absolument c’est une manière de se dégager de l’aventure, j’ai aussi pris conscience que les artisans sont soumis à de grosses tensions psychologiques et que certains ont du mal à tourner la page même une fois en retraite, j’ai écrit ce texte sans l’intention de le publier, c’est François Quenet qui en a eu l’idée et à ce moment là j’ai demandé à Jacques Beun de faire des photos, en fait de faire ses photos et pour lui laisser toute liberté on lui a donné un double des clefs pour qu’il choisisse ses heures. L’écriture m’a permis de me débarrasser de cette expérience et de mettre certaines choses à distance.

Un dernier geste architectural que je trouve très réussi c’est d’avoir laissé le béton brut à l’intérieur de la maison

C’était aussi mon intention mais le maçon encore lui ne l’entendait pas de cette oreille, et il avait entrepris de poser le plâtre de son propre chef,  il nous a même reproché de ne pas lui avoir bien expliqué en amont parce qu’il l’aurait mieux touiller au moment du coulage, mais en fait non tous ces défauts sont du plus bel effet.

Yves Bigot, co-éditeur avec Richard Volante, des Editions de Juillet

La Maison du 37 est un livre assez décalé, pourquoi avez-vous accepté de l’éditer

Pour plusieurs raisons, d’abord on appréciait beaucoup le travail personnel de Jacques Beun et Richard avait collaboré avec Gilles Cervera sur le magazine « Place Publique » et le connaissait donc bien, on trouvait intéressant le fait qu’il y ait un trialogue entre l’architecte dans le sens très traditionnel du terme, l’auteur qui est aussi celui qui habite la maison et le photographe qui n’est pas un photographe d’architecture spécialisé. Ce n’est pas non plus un livre à compte d’auteur parce que l’architecte n’est pas l’auteur mais un partenaire. Ce livre n’est pas un livre d’architecture au sens strict du terme, c’est le livre d’une rencontre à trois, ce n’est pas complètement un livre de photos, pas complètement un livre d’architecture, peut-être un peu trop littéraire pour des amateurs de photos, c’est vraiment un projet singulier. En librairie il a eu du mal à se vendre massivement mais il faut relativiser, dans la période actuelle 300 exemplaires c’est déjà un très bon score, nous on est à une cinquantaine et les auteurs en ont vendus 150 directement, ce qui est déjà très bien même s’il en reste encore de disponibles.