Née en 1989 à Cucuron, dans le Luberon, Hélène Bertin appartient à cette génération d’artistes pour qui la pratique ne se limite pas à la production d’objets mais s’étend au collectif, au territoire, à l’économie de vie. Son œuvre, à la croisée de la sculpture, de la recherche et du commissariat, s’ancre dans des expériences concrètes : restauration de savoir-faire, collaborations avec des artisans, résidences rurales, éditions partagées.
Sa rencontre avec la figure de Valentine Schlegel — sculptrice, céramiste et pionnière d’une vie artistique émancipée — a profondément nourri son imaginaire. Comme Valentine Schlegel, elle refuse la séparation entre art et quotidien, art et artisanat ; elle transforme l’exposition en lieu d’hospitalité.

Matériaux glanés, gestes situés

À La Criée, le bois domine : branches de châtaignier, de noisetier, parfois de citronnier ou d’oranger rapportés d’Italie. Ces fragments sont ramassés, non achetés ; ils témoignent d’une attention au paysage, d’une temporalité lente, quasi archaïque.
L’artiste parle de ses randonnées comme d’une pratique parallèle à la sculpture : chaque marche devient prélèvement, chaque bâton une potentialité.
De ces assemblages naissent des formes souples, à mi-chemin entre outil et totem, sans jamais basculer dans le monumental « Faire plus grand, c’est agrandir son ego », dit-elle.
Ce refus de la démesure est un geste: celui d’un art léger, transportable, affranchi des machines, où l’indépendance matérielle devient une forme d’émancipation.

Une scénographie habitée

L’exposition rennaise se distingue par une scénographie pensée comme une extension du travail plastique. L’artiste s’implique dès l’installation, collabore étroitement avec l’équipe du centre, explore les volumes du lieu comme autant de prolongements de ses gestes.
Dans une salle, un hamac invite à s’allonger pour lire un de ses textes ; clin d’œil à ses deux années passées au Brésil, où la lecture et la contemplation se font à l’horizontale.
Ce déplacement du regard — du vertical au couché — dit beaucoup : il s’agit de changer de posture, d’abandonner la frontalité muséale pour une expérience sensorielle, presque domestique.

De la céramique au verre : continuités élémentaires

Formée à la céramique, qu’elle cuit au bois, Hélène Bertin a récemment collaboré avec des verriers marseillais pour réaliser des tubes de verre déformés au chalumeau. Ces formes sinueuses proviennent de dessins tracés sur le sable, à l’aube, sur les plages brésiliennes : le souffle, le feu, le geste, la fusion — autant d’éléments qui relient la terre et l’air, la main et le corps.
Chez elle, le matériau n’est jamais neutre : il garde la trace d’une expérience, d’une relation élémentaire. Le verre prolonge la céramique, comme la marche prolonge la sculpture. Chaque pratique en appelle une autre : il n’y a pas de rupture, mais un tissage continu entre les disciplines.

Élan vital et guérison

À La Criée, la thématique de la guérison traverse l’ensemble des œuvres. Non pas au sens thérapeutique, mais comme processus de réaccordement au vivant.
Les sculptures, fragiles et dynamiques, évoquent la danse, le souffle, le balancement. Elles incarnent ce qu’elle nomme l’« élan vital », une force de régénération, d’ouverture, de mouvement.
Hélène Bertin parle souvent de ses expositions comme de « lieux où l’on respire ». Tout y tend vers un équilibre entre matière et espace, entre action et contemplation.

Une éthique du hors-marché

Hélène Bertin revendique sa position en marge du marché de l’art : elle ne vend pas à des particuliers, n’expose pas dans des foires, ne dépend d’aucune galerie.
Ses œuvres circulent plutôt au sein d’institutions publiques, de musées, de contextes collectifs. Cette économie parallèle, artisanale et institutionnelle à la fois, relève d’une écologie du partage : faire œuvre, ici, c’est surtout faire lien. L’art d’Hélène Bertin s’inscrit dans une filiation discrète mais décisive : celle des artistes pour qui la création n’est pas rupture mais continuité avec la vie. À travers le bois, le verre, la céramique, le texte ou la marche, elle compose un art du vivant, attentif, poreux, indiscipliné.
Chez elle, sculpter revient à habiter le monde autrement : dans le dialogue, la lenteur et la lumière.

  Photomontage de 3 oeuvres exposées séparément avec des format différentsPhotomontage de 3 oeuvres exposées séparément avec des format différents Photomontage de 3 oeuvres exposées séparément avec des format différents

photo du portrait avant retouche, daniel molajoli, retouche Bertrand Dauleux