Question existentielle pour un photographe d’architecture, êtes-vous un photographe d’architecture
C’est une bonne question que je me suis déjà posée, si de facto c’est quand même mon métier et le coeur de ma pratique mais oui effectivement en parallèle je développe des créations artistiques autour de la photo urbaine avec l’aide de différents logiciels d’intelligence artificielle mais ce sont toujours mes images qui nourrissent l’IA.
Et pourtant ce ne sont pas vos montages qui m’ont incité à vous contacter mais plutôt vos paysages bucoliques assez minimalistes où visiblement il n’y a pas du tout d’IA, sur ces thèmes vous êtes un photographe normal
La photo urbaine est une branche spécifique de la photo de paysage et inversement une photo de paysage peut être considérée comme une photo d’architecture, d’ailleurs quand je shoote des paysages je le fais avec un regard et une technique de photographe d’architecture. La photo est la base de mon travail, et comme je l’ai dit l’IA n’est qu’un prolongement de ma technique photographique.
Il y a beaucoup d’idées reçues sur l’IA
L’IA permet de faire de la retouche très avancée que l’on fait déjà avec des logiciels comme Photoshop mais beaucoup plus lentement, avec l’IA c’est beaucoup plus rapide parce que la photo d’architecture nécessite toujours beaucoup de retouches. Dans mes travaux personnels cela m’intéresse d’utiliser ces outils dans une démarche plus créative que je n’aurai pas pu faire par le passé. L’utilisation de l’IA c’est un mix de plusieurs logiciels que l’on peut entrainer avec nos propres photos et nos propres corpus de données, selon mes besoins j’utilise du Photoshop pour les masques, du Midjourney pour de l’ajout, plus plusieurs autres pour d’autres fonctions.
Qu’est-ce que ça signifie aujourd’hui d’être photographe
Cette question est pertinente sachant que les possibilités techniques et informatiques évoluent très rapidement et les images subissent une obsolescence très rapide, les erreurs de générations sautent aux yeux avec le temps court, la question est de savoir quel niveau d’erreur on peut ou on doit laisser pour interroger la pratique photographique surtout pour les tirages de grandes tailles sachant que sur Instagram on a qu’une très faible perception des défauts. Dans ma série Ex Urbana, j’interroge les dérives de l’Ex Machina avec l’irruption de la machine numérique dans le travail photographique.
Comme on dit trivialement, vous touchez votre bille, parce qu’avant d’être un photographe vous étiez chercheur et docteur en informatique et si j’en juge par votre style littéraire vous êtes un peu philosophe aussi et même historien avec votre série UnBuilt, à moins que cela ne soit de l’IA, Lol
Non non les textes sont bien de moi, peut-être que mes années universitaires influent sur mes choix photographiques, avant de commencer une nouvelle série j’aime bien m’interroger et définir intellectuellement les contours de mes travaux futurs. Mon doctorat en informatique ne m’est pas d’une grande utilité parce que l’IA n’existait pas à cette époque, pour autant l’outil informatique ne me fait pas peur et je maîtrise assez rapidement les nouveaux logiciels. Pour les transpositions historiques j’ai consulté les archives de la BNF, pour resituer cela dans un contexte plus général j’ai envie de m’échapper de l’instant T et de me projeter à la fois vers le passé et vers le futur et de tordre la pratique photographique, et cela ne peut se faire qu’avec l’IA ou le dessin mais hélas je ne le pratique pas. Je ne suis pas là pour porter un discours moralisateur, ce qui m’intéresse c’est l’aspect pictural. UnBuilt est un projet artistique dédié à la réinvention visuelle de l’architecture jamais construite.
Les problématiques écologiques sont intimement liées à vos origines puisque vous êtes né à St Pierre même si c’est surtout Miquelon qui est vraiment concerné à très court terme
Il y a trois ans j’ai réalisé une installation sur l’archipel avec des photos montages avec des vues de l’archipel de St Pierre et Miquelon et des vues de l’hexagone pour confronter leurs univers à partir de mon histoire personnelle d’expatrié entre guillemets. Lors de cette exposition permanente en plein air j’ai beaucoup échangé avec les Pierrais et les Miquelonnais sur le devenir immédiat de leur habitat et cela pose la question de représenter photographiquement des événements qui n’ont pas encore eu lieu. Je suis parti de Saint Pierre depuis 25 ans et j’avais envie de confronter mon enfance passée là-bas et ma vie au loin, les gens de l’archipel voyagent beaucoup.
Pour en revenir à votre boulot plus prosaïque de photographe de chantier, ou d’immobilier, comment vous gérez l’IA avec un promoteur ou un architecte
La question de l’IA ne sort jamais en ces termes, un reportage d’architecture a vocation à représentation du réel, mais pour diverses raisons on ne peut toujours faire la photo que l’on veut dans les meilleures conditions, l’IA n’est donc qu’un outil supplémentaire que l’on pourrait incrémenter à la palettes des outils sur Photoshop qu’utilise tous les photographes, on ne peut pas s’éloigner de la représentation du réel. Le métier de photographe d’archi s’est considérablement complexifié ces dernières années, les architectes ont aussi des exigences de propreté d’images et nous demandent implicitement de nettoyer les cadrages d’éléments parasites qui sont souvent inscrits dans le paysage comme tous les panneaux publicitaires, les budgets dédiés à la prise de vues sont de plus en plus contraints, les délais toujours plus courts par rapport à la livraison des programmes et l’arrivée des habitants. On arrive donc à une homogénéisation dans le style des photos avec beaucoup d’heures bleues qui répondent à une demande du marché sans parler des contraintes administratives même si on a toutes les autorisations en poche. Notre métier est fragile et fragilisé par le respect de nos droits d’auteur notamment dans la presse magazine spécialisée.

